Mali/Les militaires Ivoiriens inculpés et écroués ; une situation confuse

Mali/Les militaires Ivoiriens inculpés et écroués ; une situation confuse

Plus d’une quarantaine de militaires ivoiriens ont été arrêtés, le dimanche 10 juillet 2022 en début d’après-midi, à l’aéroport de Bamako. Selon Abidjan, ces soldats appartiennent à l’armée régulière ivoirienne et ils avaient pour mission, dans le cadre d’opérations de soutien logistique, de sécuriser des sites de la Minusma.

Cette affaire rappelle celle des militaires danois qui, en suivant les procédures habituelles, étaient arrivés au Mali en janvier dernier dans le cadre de la force Takuba. Or, la junte malienne au pouvoir estime désormais que les procédures habituelles ne suffisent plus pour autoriser la présence sur le territoire malien de soldats étrangers, que ce soit ceux de la Minusma ou de Takuba.

Les militaires danois ont été contraints de rentrer chez eux. Traitement différent pour les soldats ivoiriens : le gouvernement malien, les qualifiant de « mercenaires », a arrêté et inculpé les 49 militaires ivoiriens pour « tentative d’atteinte à la sûreté de l’État » et autres motifs.

Cette affaire illustre les tensions entre le Mali et la Côte d’Ivoire, Bamako accusant Abidjan d’avoir incité ses partenaires ouest-africains de la Cédéao à durcir les sanctions contre les militaires maliens pour avoir perpétré deux coups d’État depuis 2020. Or, ces sanctions ont été levées début juillet.

Le départ de Barkhane et les entraves mises à l’action de la Minusma et de Takuba doivent s’analyser dans le contexte plus large des nouvelles dynamiques géopolitiques qui se dessinent en Afrique et dont le Mali, après la Centrafrique, est devenu l’épicentre.

Croire que le départ de Barkhane est le simple résultat de l’exacerbation d’un conflit franco-malien et que l’arrestation des 49 soldats ivoiriens est la conséquence d’une prétendue attitude hostile de la Côte d’Ivoire à l’égard du Mali, ce n’est ne pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Afrique. Les autorités maliennes, qui sont en droit de choisir leurs alliances et leurs partenaires, s’inscrivent dans une stratégie de rupture avec l’Occident voulue par des forces extérieures.

Une situation confuse

Selon les explications de l’armée ivoirienne, les 49 militaires sont arrivés à Bamako dans le cadre de la contribution ivoirienne à la Minusma. Or, la Mission onusienne a déclaré que ces derniers ne font pas partie de son contingent. Mais, son porte-parole -, Olivier Salgado, a confirmé qu’ils sont bien déployés depuis des années dans le cadre d’un appui logistique pour l’un de ses contingents et que leur relève était bien prévue, le dimanche 22 juillet 2022, en accord avec Bamako.

Comment expliquer cette contradiction ? En réalité, ces militaires ivoiriens ne dépendent pas directement de la Minusma. Ils sont détachés auprès d’un sous-traitant de la mission onusienne, l’entreprise privée Sahel Aviation Service (SAS), dirigée par un Allemand. Très discrète, cette société précise sur son site internet qu’elle travaille dans toute la sous-région pour des ONG, des groupes miniers et pour les Nations Unies. On peut supposer que les « clients onusiens » de cette société ont, dans le contexte actuel qui voit les autorités maliennes exploiter le moindre incident, fait preuve, c’est le moins qu’on puisse dire, d’une certaine négligence.

Le mercredi 20 juillet 2022, la junte malienne a expulsé le porte-parole de Minusma, Olivier Salgado, pour avoir affirmé, « sans aucune preuve », que Bamako avait été informé de l’arrivée sur le sol malien des 49 militaires ivoiriens. Cette crise « diplomatique » entre, d’un côté, le Mali et, de l’autre, la France, l’Union Européenne, l’Onu, la Côte d’Ivoire et la Cédéao, doit être comprise comme une recomposition du vieil ordre mondial.

Il faut mettre en parallèle la stratégie de rupture avec l’Occident mise en œuvre par le Mali, la remise en cause de l’efficacité de l’action de l’Union Européenne et des forces onusiennes dans la lutte contre le terrorisme au Sahel, l’attitude des pays africains à l’ONU lors du vote condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie (17 pays africains se sont abstenus de voter), la tournée africaine aux accents anticolonialistes, en juillet, de l’inamovible ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, l’organisation, à Koubinka, près de Moscou, le 15 août 2022, par Poutine, du Premier Salon sur l’armement en présence de nombreuses délégations africaines.

L’instrumentalisation de la junte militaire malienne par Moscou !

Alors que la négociation semblait être la voie privilégiée pour obtenir la libération des 49 soldats ivoiriens arrêtés le 10 juillet à leur arrivée à l’aéroport de Bamako, le Togo ayant accepté de jouer le rôle de médiateur entre la Côte d’Ivoire et le Mali, les autorités maliennes ont choisi la judiciarisation de cette affaire tout en poursuivant les négociations.

Il est évident qu’un procès n’a pas vocation à s’appuyer sur le droit international pour trancher le conflit entre le Mali et la Côte d’Ivoire. Bamako pose comme préalable à la négociation que la Côte d’Ivoire reconnaisse sa responsabilité et exprime des regrets pour le déploiement de soldats sur son territoire sans cadre légal et que lui soient livrées des personnalités maliennes présentes en Côte d’Ivoire et recherchées par la justice du Mali, deux conditions qu’Abidjan ne peut pas accepter.

En réalité, la judiciarisation de l’affaire est bien l’un des éléments du « procès politique » instruit depuis longtemps par Moscou contre l’Occident et que la junte malienne reprend à son compte aujourd’hui. L’Occident a beau dénoncer « l’impérialisme russe » en Afrique, de nombreux Etats africains et une partie importante des opinions publiques se souviennent que l’Afrique subsaharienne et la Russie partagent un long passé commun que s’approprie Poutine.

Moscou tient à rappeler que, à la fin des années 1950, l’Union soviétique avait apporté son soutien aux mouvements anticolonialistes. Ce rappel de la lutte anticolonialiste et cette défense obsessionnelle de l’indépendance et de la souveraineté sont, pour la junte militaire malienne, une stratégie de légitimation, devenue une stratégie de survie. Les guerres patriotiques génèrent toujours une forte adhésion au sein de la population et elles servent à masquer les dérives autoritaires d’un pouvoir.

Le « grand dossier sahélien », le piège dont l’Occident doit sortir

Les pays du Sahel ont besoin de l’appui de la communauté internationale pour lutter contre le terrorisme. D’ailleurs, le Mali, qui souhaite réorganiser toute la stratégie d’engagement des forces internationales sur son territoire, a exprimé, malgré l’activisme forcené du mouvement souverainiste « Yerewolo debout sur les remparts », sa volonté de poursuivre sa coopération avec ses partenaires internationaux que sont l’Union Européenne à travers Takuba et l’Onu à travers la Minusma.

Ni la France ni l’Union Européenne ni l’Onu ne souhaitent se désengager au Sahel. Les forces spéciales des pays amis, dont Barkhane, seront déployées et installées sur les territoires des pays membres de la Cédéao (Bénin, Ghana, Niger, Côte d’Ivoire), avec une approche différente de celle qui a conduit à l’enlisement de l’armée française au Mali.

Même si le terrorisme est un phénomène global et s’il existe une typologie commune de retour à la paix civile (cessez-le-feu, réconciliation politique, réforme de la gouvernance et des services publics, développement, etc.), une approche renouvelée et partagée suppose trois choses : 1) une reconsidération de l’approche strictement sécuritaire et militaire 2) une analyse précise qui permet de différencier, selon les pays, les causes de la radicalisation et de la montée du terrorisme 3) l’adoption de méthodes de lutte différentes selon le contexte national ou local, ce que la Mauritanie, le Niger et le Tchad font remarquablement.

Par * Christian Gambotti
Source: Afrique Matin
*Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du (Centre d’Etudes et de Recherches du l’Afrique de Demain (CERAD) – Directeur général de l’Université de l’Atlantique – Chroniqueur, essayiste, politologue.

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